Chers camarades,
La troisième séance s’est tenue hier, avec succès me semble-t-il. Voici en quelques mots ce qu’il en est. Vous m’avez trouvé en train de paner des panais (Pastinaca sativa). La conversation démarrait sur les végétariens que chacun connaissait et des expériences personnelles relatives au manger végétarien. Jonas a eu l’initiative de regrouper les pistes qui émergeaient autour de trois grandes questions.
Le premier aspect, que nous avons baptisé « humanitaire », touchait aux aspects culturels, sociaux, économiques et politiques (on pourrait taxer ces adjectifs de creux, mais ils sont indicatifs) du végétarisme, à une échelle large. La place, d’abord qu’occupe la nourriture que nous mangeons dans l’imaginaire collectif. Avons-nous tendance à être plus repoussé par l’aspect d’une viande en décomposition qu’un légume ? Nous avons convenu que oui ; comparez une carcasse de vache éventrée par les vers et un monceau de légumes gâtés. Nous pourrions bien sûr jouer avec les exemples pour niveler les deux cas, ou pour montrer l’inverse du résultat actuel. Mais il est difficile de dire, à mon avis, qu’il n’y a pas de différence phénoménologique (lire « aspectuel ») entre les deux, une différence indépendante d’un « taux de dégoût » plus ou moins grand qu’ils provoqueraient.
Pourquoi avons-nous eu peur de la vache folle ? Avons-nous autant eu peur du concombre tueur ? Qui a continué à manger des sushis après Fukushima ? (Moi oui, les poissons venaient d’ailleurs.)
Le boeuf aux hormones et la grosse carotte OGM. Un monde où ni l’un ni l’autre n’a d’occurrence serait sans doute souhaitable, mais ce n’est plus le nôtre. Mais, lequel paraît plus acceptable ?
Nous avons envisagé une défense du végétarisme en vue de préserver l’humanité. Dans la mesure où l’on élevait les animaux n’importe comment, avec un impact giga sur l’environnement, comment changerions-nous les choses ? Il me semble que nous ayons conclu sur le fait que d’autres agricultures intensives sont également une charge lourde pour la planète ; que de toute façon dans l’ensemble de choses qu’il faudrait changer, manger des légumes, c’était minimal. Le végétarisme n’est pas un remède à la destruction future de notre race. Résultat drôle, mais c’était le chemin parcouru qui était fructueux.
Le végétarisme… un problème (non ! un questionnement) de petit-bourgeois.
Nous avons ensuite abordé les aspects éthiques de la question, ce ne sont plus les structures qui nous intéressent mais le rapport individuel aux animaux.
Une mise en garde à ce niveau : ce qui nous autorise à baptiser d’entrée de jeu les perspectives que nous examinons, [avant de les avoir examiné et avant d'avoir déterminé si des éthiques du rapport à l'animal ou à l'environnement sont (i) envisageables, (ii) légitimes, (iii) pertinentes,] c’est que de tels soucis apparaissent spontanément dans la discussion. Autrement dit, nous partons à chaque fois du sens commun.
Alors, quelque peu en vrac :
- manger de l’animal, oui, mais le tuer humainement.
- « The problem is not can they talk like us, can they reason like us, but can they suffer ? » (citation libre de Bentham)
- l’homme comme seul capable d’éteindre une espèce entière, mais comme seul capable d’en sauver une. (Evidemment, essayer de sauver une espèce qu’il a lui même mise en danger, ça paraît être la moindre des choses à faire, mais même là-dedans, il semble qu’il y ait problème)
Nous quittions le sol du végétarisme proprement dit pour constater la nécessité d’évaluer le rapport à l’animal. Ce sont des critères qu’il nous faut. Nous avons envisagé la souffrance et avons essayé de comparer différentes souffrances : celui de l’animal abattu (de la moule à la vache), celui du chat qu’on ennuie comme un rat mort. Pourquoi serait-il légitime de faire souffrir le chat, de l’utiliser comme un simple moyen en vue de mon bonheur et agrément, et illégitime de tuer un animal pour le manger ? Ce ne sont pas des positions, mais bien des questions. Je suis incapable, cependant, de retranscrire les arguments dans leur finesse et leurs articulations. Une option possible était de dire que les animaux n’ayant pas de représentations sur leur souffrance, cette dernière ne pouvait être pris comme un critère justifiant qu’on ne les fasse pas souffrir.
Que serait d’ailleurs un droit de l’animal ?
De tels droits, peut-être, servent à réguler des comportements déviants. Il y en a qui sont évidents (torturer un chat) d’autres le sont moins (abandonner le chien qu’on m’a offert à Noël). Mais en tout cas de tels droits visaient, indirectement et sur le mode négatif de l’interdiction, l’homme. Après, dire que les vaches ont le droit à l’éducation… ce sont des positions plus bancales.
Tristan, par procuration, avait proposé un thème : « Comment peut-on manger ce qui a un visage ? ». Auréliane répondait : « Y a-t-il plus de végétariens chez les prosopagnosiques ? ».
Finalement, des travaux devaient être poussés du côté de la cognition animale ; qu’un critère aurait pu être cherché dans la compréhension par l’animal de l’intention que l’homme a envers lui.
Une troisième et dernière perspective était le souci de soi. Manger végétarien équivaut-il manger sain ? Discuter le fait de considérer l’homme comme « omnivore », et d’autres questions de cet ordre. Nous n’avons pas eu le temps, vraiment, d’y regarder de plus près.
Je m’arrête là. Il est encore très tôt et je n’ai sans doute pas été fidèle à toute la discussion. Votre indulgence, s’il-vous-plaît.
Pour le prochain café, nous pourrions le tenir le 4 ou le 11 décembre. Avec pour thème, quelque chose sur le stoïcisme. Disons qu’il faut décider d’ici la fin de la semaine.
Bien à vous,
deniz
